Entretiens

Rencontre avec Thomas Gosselin et Giacomo Nanni

Par 13 avril 2018 No Comments

Paru chez Cambourakis au début du mois de janvier 2018, Les Visés raconte les deux derniers jours de la vie d’un tueur de masse. Thomas Gosselin (L’Humanité Moins Un, Sept Milliards de Chasseurs-Cueilleurs) et Giacomo Nanni (Chroniquettes, La Véritable Histoire de Lara Canepa) unissent leurs talents pour nous confronter à la complexité et aux ambivalences d’une pensée que l’on voit se déglinguer, se détraquer jusqu’au point de non-retour. Le récit s’inspire librement de la vie de Charles Whitman qui, au matin du 1er août 1966, s’est enfermé en haut de la tour de l’université d’Austin, au Texas, avant de faire feu sur les passants, tuant 16 personnes et en blessant 32.

Les Visés

Questions-réponses avec Thomas Gosselin et Giacomo Nanni

 

COMMENT EST NÉ VOTRE INTÉRÊT POUR LE PERSONNAGE DE CHARLES WHITMAN ET LA VOLONTÉ DE TRAVAILLER ENSEMBLE SUR SON HISTOIRE?

Thomas Gosselin: Un peu par hasard. On passe tous du temps à lire des choses sur internet, plus ou moins intéressantes. Je me suis attardé sur la biographie de Whitman. Il y avait là un drame qui fournissait une sorte de cadre, de contenant « prêt à l’emploi ». Je me suis senti libre de mettre tout ce que je voulais dedans. Pour être plus exact, j’avais à l’esprit depuis pas mal de temps un début d’histoire avec un type qui essaie de raconter le rêve qu’il vient de faire, mais n’y arrive pas. Exactement ce qu’on voit au début du livre. La frustration monte et, au cours de la journée, le souvenir du rêve se transforme, se métamorphose. C’était un point de départ pour mettre en scène la montée en puissance de la folie qui me plaisait. Finalement, Les Visés combine cette idée et l’histoire vraie de Whitman.

Giacomo Nanni: L’histoire de Whitman a servi de base, mais elle est surtout une source d’inspiration. On est loin d’un récit biographique. Certains détails collent de près à la réalité historique, d’autres pas. D’ailleurs, notre personnage ne s’appelle pas Whitman, mais Emerson.

 

EN EFFET. D’AILLEURS, POURQUOI « EMERSON »?

T.G.: (Ralph Waldo) Emerson était un poète américain du XIXème siècle, tout comme (Walt) Whitman. Simple clin d’œil.

 

VOUS ÊTES TOUS DEUX SCÉNARISTE ET DESSINATEUR. THOMAS, POURQUOI NE PAS AVOIR MIS EN IMAGES CETTE HISTOIRE TOI MÊME?

T.G.: Parce que je faisais une autre bande dessinée, de mon côté. Et que je suis assez lent pour dessiner, mais que j’écris un peu plus vite !

 

TU T’ES DONC ADRESSÉ À GIACOMO NANNI?

T.G.: Je crois que c’est Giacomo qui m’a proposé de lui écrire une histoire. Or il se trouve que le scénario des Visés était presque terminé. J’aimais bien le dessin de Giacomo : il a une culture visuelle très différente de la mienne, je savais qu’il allait me surprendre, proposer des idées et des images auxquelles je n’aurais pas pensé.

G.N.: Installé à Paris depuis quelques temps, je commençais à comprendre suffisamment la langue pour apprécier les livres que Thomas a publiés chez Atrabile, notamment. Comme il partageait un atelier avec des amis dessinateurs (Alessandro Tota et Luigi Critone), la rencontre a été simplifiée et j’ai pu lui proposer une collaboration. Pour Les Visés, le scénario étant déjà écrit, j’ai tout de suite commencé à dessiner à partir des dialogues et du récit.

 

VOUS AVIEZ ALORS COMMENCÉ À TRAVAILLER DANS LE MÊME ESPACE?

T.G.: Oui, Giacomo a rejoint l’atelier. En plus d’Alessandro Tota et de Luigi Critone, nous partageons ce lieu avec Pierre Van Hove, Margaux Duseigneur, Matthias Lehmann, Pauline Barzilaï, tous dessinateurs ou graphistes (c’est pareil), Maïa Berling, une artiste-clown, et Volker Zimmermann, traducteur.

 

CELA A-T-IL SIMPLIFIÉ LA COLLABORATION ?

G.N. : Sans doute. En travaillant dans le même espace, nous avons pu très facilement parler du dessin comme du texte, jour après jour.
T.G. : Le dessinateur peut revenir sur mon texte, ça ne me pose pas de problème. C’est ce qu’a fait Giacomo. J’essaie d’être le moins directif possible dans mes scénarios. C’est un peu comme du théâtre, avec des dialogues et des didascalies, je laisse le dessinateur se débrouiller

 

IL Y A DANS CE LIVRE UNE DIMENSION HISTORIQUE MARQUÉE. COMMENT AVEZ-VOUS ABORDÉ LE TRAVAIL DE RECHERCHE? Y A-T-IL BEAUCOUP DE DOCUMENTATION OU S’AGIT-IL PLUTÔT D’UNE INTERPRÉTATION LIBRE DE L’ÉPOQUE?

T.G.: Les références que j’avais étaient surtout cinématographiques : l’histoire se passe au Sud des Etats-Unis, au Texas, à la fin des années 60. Il y a largement assez de films qui peuvent servir de point de repères. Au début, j’imaginais des images avec un ciel bleu qui prendrait plus de la moitié de la place, des grandes profondeurs de champ avec plein de détails, mais ça n’aurait sans doute pas été très « narratif ». Giacomo a fait son propre travail de recherche documentaire (immense), sur des objets et des détails historiques, authentiques, mais aussi pour situer l’époque, l’atmosphère.

G.N.: Il y a en effet beaucoup de références. J’ai surfé sur le net à la recherche de tout ce qui pouvait se rapporter à l’histoire que je devais dessiner et engrangé des dizaines de photographies d’époque. J’ai aussi visionné les documentaires qui traitent du « University of Texas tower shooting». Cela m’a conduit à étudier les conséquences de cette tuerie sur la culture populaire nord-américaine. J’ai ainsi mieux compris la démarche de Thomas dans l’écriture de son scénario.

PARLONS UN PEU DU PERSONNAGE PRINCIPAL, RICHARD EMERSON. DE LA PREMIÈRE À LA DERNIÈRE PAGE DU LIVRE, LE LECTEUR EST COMME COLLÉ À LUI, À SES PENSÉES.

T.G. : Oui. Et entre la vie réelle du personnage, ses rêves, ses souvenirs, ses fantasmes, ses pensées, il y a de quoi se perdre. Le lecteur se trouve en quelque sorte coincé « dans la tête » d’Emerson, et fait l’expérience de l’état de confusion dans lequel il se trouve.

 

CURIEUSEMENT, EMERSON RÉFLÉCHIT BEAUCOUP ET SEMBLE PLUTÔT «RATIONNEL » ?

G.N. : Il réfléchit, c’est vrai. Il n’est pas stupide et a les moyens de s’interroger sur la société dont il fait partie, mais dont il est par ailleurs exclu. C’est là une tension qui nous intéressait : Emerson est d’un côté totalement déconnecté du monde qui l’entoure, mais d’un autre il y adhère en profondeur. On voit bien que ses pensées s’inscrivent dans un paysage, une époque, un lieu, un milieu. Mais réfléchir, se questionner, même beaucoup, peut mener à une impasse. Le problème d’Emerson, c’est qu’il se trompe dans ses conclusions. Il se trompe même énormément. Quoi qu’il en soit, Thomas et moi ne voulions pas mettre en scène une sorte de machine à tirer qui fait feu sur la foule.

T.G. : Je crois d’ailleurs que « l’idiot qui tire sur la foule » n’existe pas. Quel que soit le niveau d’instruction de la personne, il y a toujours une conscience, une vie intérieure, une souffrance.

 

DANS LE CAS D’EMERSON, L’ «AMOUR » MOTIVE UN GRAND NOMBRE D’ACTIONS, NOTAMMENT LES PLUS VIOLENTES.

G.N. : Il n’y a pas de méchanceté chez Emerson, c’est vrai. Au contraire : beaucoup de scrupules, la volonté constante de «bien faire».

T.G. : Il parvient presque à se persuader que tuer est un acte d’amour.

 

VENONS-EN À LA FUSILLADE, JUSTEMENT. LA MISE EN APPLICATION DU FUNESTE PROJET D’EMERSON OCCUPE QUASIMENT LE DERNIER TIERS DE L’ALBUM.

T.G. : Et c’est sans compter que le personnage avait déjà imaginé, plus tôt dans le récit, ce qui allait se passer !

G.N. : Je pense qu’il s’agit du cœur du livre, de sa raison d’être. En travaillant sur cette séquence, j’essayais de ne jamais perdre de vue le respect dû aux victimes, tout en offrant au meurtrier le premier rôle. C’est un enjeu très particulier.

 

D’AILLEURS, SUR LE PLAN VISUEL, LES SCÈNES DE TUERIE SONT TRAITÉES DE MANIÈRE SPÉCIFIQUE, PRESQUE EN OMBRES CHINOISES.

G.N. : Je voulais montrer des silhouettes dans cette partie de l’histoire. J’ai du coup choisi le jaune en tant que couleur lumineuse qui me permettait de faire ressortir le contour des personnages. C’est finalement du noir et blanc sur un fond jaune… Et dans les scènes de violence, le sang apparaît en noir.

 

SEULES TACHES DE COULEUR : LES PERSONNAGES QUI APPARAISSENT DANS LE VISEUR D’EMERSON.

G.N. : Oui. Ce dispositif permet une mise à distance de l’horreur, une neutralisation de l’émotion. Face à la violence, on se trouve souvent sidéré : « Pourquoi n’ai-je pas de réaction ? ». J’ai voulu m’approcher de cette sensation. Il m’aurait d’ailleurs été difficile d’évoquer ici la détresse, le deuil etc. Le livre se situe se situe dans un autre registre.

LE DESSIN EST RÉALISÉ SUR ORDINATEUR, N’EST-CE PAS?

G.N. : Oui, mon dessin est totalement numérique. Je travaille comme ça depuis plusieurs années. Auparavant, j’utilisais déjà l’ordinateur pour traiter la partie couleur de mes livres. La transition a donc été assez naturelle. Et dans Chroniquettes, qui est un livre en noir et blanc, je me suis aussi servi de l’informatique pour réaliser les trames. Il faut quand même noter qu’en ce qui concerne Les visés, le choix du numérique ne s’est pas imposé immédiatement. En effet, j’ai réalisé les 17 premières pages à l’encre avant d’opter pour un travail 100 % digital. Ces planches ont donc été reprises et retravaillées sur ordinateur.

LE GAUFRIER SE PENCHERA RÉGULIÈREMENT SUR LES RAPPROCHEMENTS, DE PLUS EN PLUS NOMBREUX, QUI EXISTENT ENTRE LA BANDE DESSINÉE ET LES ARTS PLASTIQUES. UN COMMENTAIRE SUR CE SUJET?

T.G. : Je trouve très bien que ces rapprochements existent. D’ailleurs je vois autour de moi beaucoup d’auteurs de BD qui se réfèrent à d’autres formes d’art que le leur. Et puis, ces séparations sont aujourd’hui dépassées. Ou alors ce sont des distinctions d’ordre économique ou institutionnel dont je me soucie peu. Par principe, il faut s’inspirer des règles et des recherches étrangères à nos propres disciplines. J’ai l’impression que cette porosité fait revivre certains artistes qui avaient peut-être été oubliés. Comme Philip Guston, que tout à coup on voit partout.

 

GIACOMO, SUR LE MÊME SUJET, PEUT-ÊTRE POURRAIS-TU NOUS DIRE QUELQUES MOTS SUR LA SÉRIE DES ABSTRACT COMICS. COMMENT EST NÉ CE PROJET? DE QUELLE MANIÈRE FONCTIONNE UNE PLANCHE « ABSTRAITE »?

G.N. : C’est en découvrant les Abstract Comics d’autres auteurs que j’ai voulu m’essayer à l’exercice. Il s’agit simplement d’enquêtes sur la forme. La dynamique des formes abstraites doit faire circuler le regard du lecteur sur l’ensemble de la page. La planche présentée ici, par exemple, est une réinterprétation d’une page de Superman vs. Spider-Man, the Battle of the Century, que j’aimais entre autres pour ses couleurs. J’ai utilisé une trame me permettant d’obtenir les mêmes couleurs rouge, bleu et jaune que celles de la planche d’origine, j’ai effacé le trait noir puis superposé les 6 cases carrées (le gaufrier) à la maquette originelle. Le résultat me semble plutôt intéressant.

Giacomo Nanni, ABSTRACT COMICS

POUR TERMINER, REVENONS A LA BD. VOUS ÊTES TOUS DEUX, SANS DOUTE, DES LECTEURS ASSIDUS. POURRIEZ-VOUS NOUS PARLER D’UN « TRÉSOR CACHÉ», D’AUTEURS DU PASSÉ QUI AURAIENT MARQUÉ VOTRE JEUNESSE ET/OU D’UN AUTEUR ACTUEL QUI VOUS INTÉRESSE PARTICULIÈREMENT, QUELLE QU’EN SOIT LA RAISON ?

G.N. : Mes trésors ne sont pas cachés. Laissons plutôt la parole à Thomas.

T.G. : Lorsque j’étais enfant, ma mère, qui est irlandaise, m’avait abonné à une revue de bd qui s’appelle The Beano. Elle voulait surtout que j’entretienne mon anglais! The Beano est un hebdomadaire assez bon marché, avec des récits courts, super-répétitifs d’une semaine sur l’autre. On y trouve des variations autour des particularités d’un personnage, comme Billy The Whizz qui était très rapide, ou d’écoliers qui mettent le bazar : The Bash Street Kid, créés par le génial Leo Baxendale.

En ce qui concerne la bd actuelle, je pense à François Henninger, un copain. On a fait ensemble Luttes des corps et chute des classes, publié par L’Apocalypse. C’est un « artist’s artist », qui n’a pas encore eu beaucoup de chance avec son public. Ses livres sont rapidement épuisés ou publiés par des éditeurs peu visibles. Un dessin toujours inventif, à la Saul Steinberg. Mais ça lui vient naturellement, c’est un virtuose discret et efficace. C’est quelqu’un qui sort de la bande dessinée pour aller vers la littérature et le dessin d’art mais ça reste de la bande dessinée – mais bon en fait ce que c’est, on s’en fiche ! En plus il a beaucoup d’humour, tant en amplitude qu’en variété. (https://francoishenningif.tumblr.com/)

François Henninger, « Histoires Englouties », p.1

J’ai aussi découvert Gerald Jablonski, sur internet, et j’ai acheté son Farmer Ned’s Comics Barn. C’est quelqu’un qui, depuis la fin des années 1970, fait des BDs pour essayer de rendre fou. Après il faut faire l’effort de devenir fou… C’est très bavard, très répétitif, très dense. Je n’ai même pas encore fini de lire l’album. Les petites queues des bulles font des serpentins très complexes, au point de brouiller les images. Pour moi ce sont des alambics d’alchimiste. Les histoires qui se passent dans la ferme de Ned suivent presque toujours la même structure : un narrateur hyper-bavard introduit l’histoire, un veau et sa mère s’engueulent à coup de jeux de mots, un cheval-vandale avoue les différents crimes par lesquels il sabote le monde entier. Ou alors ce sont des récits complètement muets, avec deux gamins monstrueux coincés dans une géométrie fractale. L’ensemble me paraît très « psychédélique ». Pas tellement à cause des dégradés délirants, mais plutôt de l’expérience psychique, l’altération de la conscience… qui survient même sans prendre de drogue, juste par la lecture.

 

LIENS

Le blog de Thomas Gosselin : http://rocambolebijou.blogspot.ch/

Le site de Giacomo Nanni : http://giacomonanni.com/

Le site des éditions Cambourakis : http://www.cambourakis.com/

 

LES VISÉS, par Thomas Gosselin et Giacomo Nanni, éd. Cambourakis, 112 pages