Entretiens

Rencontre avec Alex Chauvel

Par 12 septembre 2018 No Comments

Publié au printemps 2017 par la maison d’édition The Hoochie Coochie, Todd le géant s’est fait voler son slip est un pavé qui n’est heureusement pas tombé dans la mare. Sur 6001 cases, Alex Chauvel nous raconte « l’histoire d’un géant qui cherche son slip volé puis qui se retrouve à devoir sauver le monde. » Un récit improvisé drôle, savoureux et érudit. Entre Angoulême et Genève, le Gaufrier a rencontré le jeune auteur, désormais établi à Berlin.

 

 

LE GAUFRIER: DANS L’INTRODUCTION DE TODD, IL EST QUESTION DE LAPINOT ET LES CAROTTES DE PATAGONIE DE LEWIS TRONDHEIM («MODÈLE ET REPOUSSOIR»). TU AS AUSSI PARLÉE DANS UNE INTERVIEW, DE L’AUTRE FIN DU MONDE, D’IBN AL RABIN. EN DÉCOUVRANT TON LIVRE, CERTAINS LECTEURS ONT VU SE DESSINER UNE SORTE DE TRILOGIE IDÉALE.

Alex Chauvel: Je ne sais pas si beaucoup de gens ont directement fait le rapprochement entre les trois livres mais c’est vrai que Les Carottes de Patagonie et l’Autre Fin du Monde sont deux ouvrages que j’avais en tête au moment de faire Todd, même si c’était avant tout pour des raisons formelles. Ce sont de grosses bandes dessinées avec des petites cases carrées, toutes de la même taille. Le carré (et par extension le cube et l’hypercube) sont des figures qui me fascinent. J’avais envie de me frotter à l’exercice à mon tour. Par contre je ne suis pas sûr que L’Autre Fin du Monde soit improvisée, étant donné son architecture d’ensemble. Je ne sais pas comment Ibn al Rabin a travaillé, j’aimerais pouvoir lui demander.

 

QU’EST-CE QUI T’A D’ABORD ATTIRÉ DANS L’IDÉE D’IMPROVISATION ?

A.C.: Pendant mes Beaux-Arts, j’ai « fatigué » des projets en gestation en les conceptualisant trop avant de les réaliser, ce qui faisait qu’au moment de dessiner, je ne voyais pas trop ce que je pouvais ajouter à des systèmes qui se tenaient intellectuellement tout seuls. Le passage par l’improvisation était un moyen de garder une envie de narration et de dessin. Il fallait que je me laisse aller et que je fasse confiance à mon instinct.

 

HORMIS LES ALBUMS DONT NOUS AVONS PARLÉE CONNAIS-TU D’AUTRES EXEMPLES D’IMPROVISATION EN BANDE DESSINÉE?

A.C.: Il y a de beaux exemples d’improvisation : Les Cigares du Pharaon, d’Hergé, dans sa première version en noir et blanc (voire même les autres Tintin, plus anciens, mais je ne suis pas complètement sûr) et Le Garage Hermétique de Moebius. Par ailleurs, dans les écoles d’art, c’est une joute largement pratiquée. Il y a sans doute de nombreux autres exemples.

 

LES CONTRAINTES QUE TU T’ES IMPOSÉES POUR TODD (6001 CASES, GAUFRIERS DE 6 CASES POUR CHAQUE PAGE) VIENNENT SÉVÈREMENT ENCADRER LE PROJET. CELA A-T-IL FACILITÉ LE PROCESSUS DE CRÉATION ?

A.C.: Quand je n’ai ni contrainte ni grille, je me sens perdu. Quand tous les choix sont possibles, pourquoi opter pour ceci plutôt que pour cela. Une contrainte retire un partie des directions possibles et permet de mieux se concentrer sur ce qui reste. Et même avec ces contraintes que je m’étais fixées, il restait beaucoup de marge de manœuvre. Je n’avais pas le sentiment d’avoir un plan d’ensemble, mais vu la manière dont les idées se sont agencées toutes seules à partir d’un moment, il est possible que j’en ai eu un sans que ce soit conscient.

TU DIS DANS L’INTRODUCTION QUE LES CASES N’ONT PAS ÉTÉ DESSINÉES DANS L’ORDRE DE LA LECTURE FINALE. PEUX-TU EXPLIQUER UN PEU PLUS AVANT TA MANIÈRE DE PROCÉDER ?

A.C.: J’ai commencé par dessiner six cases qui n’entretenaient aucun rapport les unes avec les autres, juste pour le plaisir de dessiner des personnages un peu totémiques en situation. Ensuite j’ai commencé à dessiner des cases intermédiaires pour relier petit à petit ces cases. Et de temps en temps j’ai refait des cases qui sortaient de nulle part, dont j’avais le sentiment qu’elles devaient être faites. Ensuite il fallait aussi relier celles-ci… et ainsi de suite.

 

TODD EST UN LIVRE ÉNORME, AUQUEL TU AS SÛREMENT CONSACRÉ BEAUCOUP DE TEMPS. COMBIEN D’ANNÉES ONT-ELLES ÉTÉ NÉCESSAIRES POUR ACHEVER LE RÉCIT ? LA NATURE DU PROJET A-T-ELLE ÉVOLUÉ EN COURS DE RÉALISATION OU T’ES-TU, POUR L’ESSENTIEL, TENU AU PLAN INITIAL ?

A.C.: La nature du projet a évolué au moins sur un point : au début je ne voulais faire des cases que quand j’en aurais le temps et l’envie, sans prise de tête. J’avais déjà fixé le nombre de cases que je voulais faire (6001) mais c’était tout. Au bout d’un an et demi, je n’avais que 400 cases à peu près. J’ai calculé qu’à ce train-là, j’en aurais pour vingt ans au moins. J’ai donc changé de méthode et décidé de faire un nombre fixe de cases par jour, ce qui m’a encore pris un an et demi, pour les 5600 restantes. Trois ans en tout. Pour le reste, comme tout était improvisé, je ne peux pas dire que Todd avait une nature susceptible d’être bousculée ou non. Le seul plan, c’était d’avancer, et ça je n’y ai pas dérogé.

 

CE QUI FRAPPE EN PREMIER LIEU, QUAND ON A LE LIVRE EN MAIN, C’EST SON APPARENCE. UNE VÉRITABLE BRIQUE (1008 PAGES!). AVAIS-TU CET «OBJET» À L’ESPRIT, LORSQUE TU AS DÉCIDÉ DE RÉALISER DES PLANCHES DE 6 CASES ?

A.C.: Plutôt qu’un pavé monolithique, je voyais davantage une espèce de série de livres de 200 pages chacun, au format manga. Mais je pense que c’était parce que je croyais trop difficile financièrement de faire un livre d’un seul tenant, comme celui-ci. Dès le moment où The Hoochie Coochie a décidé de le faire, ils étaient certains qu’il fallait en faire une brique. Les seuls débats ont porté sur des questions de finition, de papier… Mais sur le choix de faire un pavé, ça a été acté tout de suite.

 

CELA POSE TOUT DE MÊME QUELQUES DÉFIS TECHNIQUES, N’EST-CE PAS ?

A.C.: La difficulté technique majeure pour un format de ce genre, c’est de garantir une bonne ouverture du livre, de faire en sorte que le dos ne casse pas. La meilleure façon d’éviter cela était de faire un dos apparent, ce qui a été fait. Ça a permis de jouer avec la couleur de la ficelle servant à relier, pour qu’elle soit raccord avec le Pantone de la jaquette… l’objet a été improvisé au fur et à mesure, si je puis dire.

 

TU AS TOUT DE SUITE DÉCIDÉ DE T’ADRESSER À THE HOOCHIE COOCHIE, POUR CE LIVRE ?

A.C.: The Hoochie Coochie me semblait évident comme choix, d’ailleurs je n’ai envoyé mon album qu’à eux. Ils incarnent une façon de voir l’édition et le livre qui me plaisait, et je savais que Todd serait entre de bonnes mains.

 

SI TU DEVAIS RÉSUMER L’HISTOIRE DE TODD EN UNE PHRASE, COMMENT T’Y PRENDRAIS-TU ?

A.C.: Facile ! « C’est l’histoire d’un géant qui cherche son slip volé puis qui se retrouve à devoir sauver le monde. » Certes, cela fait l’impasse sur tous les autres personnages, mais le résumé est de toute façon un art injuste.

 

TOUT COMME TODD QUI AVALE ET INTÈGRE DES ÉNERGIES, DES PERSONNAGES, DES FABLES AUSSI BIEN QUE DE LA NOURRITURE, IL SEMBLE QUE DES UNIVERS ENTIERS (SCIENCE, PHILOSOPHIE, MYTHOLOGIE, RELIGIONS, JEUX DE RÔLES ETC.) COHABITENT DANS TON IMAGINATION. Y A-T-IL DES LIMITES A TA CURIOSITÉ ? QUEL EST TON RAPPORT AU SAVOIR ET AUX SAVOIRS ?

A.C.: Ce serait très valorisant pour l’image que j’ai de moi-même de pouvoir dire que ma curiosité n’a pas de limites mais ce serait complètement faux, beaucoup de choses ne m’intéressent pas du tout. Mais comme ces choses ne m’intéressent pas, je n’y pense quasiment jamais et donc je n’en trouve aucune à citer présentement.

Quant à mon rapport au Savoir… question difficile. Le Savoir, c’est bien sûr génial, mais en soi, ce n’est rien. La question cruciale, c’est ce qu’on fait de ce qu’on sait. Et là on repère tout de suite les gens qui sont dans le partage et les gens qui sont dans la prise d’ascendant. C’est un peu ce que raconte Roger, dans Todd. Lui ne supporte pas ceux qui utilisent ce qu’ils savent à des fins de pouvoir. Ce n’est même pas une histoire de vendre ou pas ses savoirs. C’est vraiment la question de tirer partie de ce qu’on sait pour mettre ceux qui ne savent pas sous son pouvoir. Donc Roger est là pour mettre le bazar en repartageant les savoirs, pour empêcher le pouvoir de cristalliser.

 

TU MÉLANGES D’AILLEURS SANS CESSE DES ÉLÉMENTS DE CULTURE POPULAIRE AVEC DES RÉFÉRENCES ACADÉMIQUES TRÈS POINTUES.

A.C.: Ça c’est de l’ordre du vécu personnel. J’ai grandi dans une famille avec une histoire populaire, et la culture qui va avec, puis j’ai fait des études très classiques et élitistes, avec là-encore la culture qui leur correspond, puis une école d’art, avec encore une autre culture, plus contemporaine mais pas plus populaire que la précédente. Tout ça s’est mélangé. Avec le temps et libéré de la pression des professeurs et des institutions, on peut se permettre de ne plus hiérarchiser et de regarder les connexions improbables se faire.

 

LES CLINS D’ŒIL NE MANQUENT PAS. PEUX-TU EN CITER QUELQUES-UNS ?

A.C.: Hmm je ne les ai plus en tête. J’ai pas mal joué les éponges au moment de dessiner. J’avais tendance à replacer des choses que j’avais lues ou vues sur le moment. Je me rappelle avoir plus ou moins cité les Mémoires d’Hadrien et Conan le Barbare. Il y a aussi un passage de Rabelais que j’ai repris tel quel. À un moment, j’ai vu la série Battlestar Galactica (celle des années 2000, pas l’ancienne). Cette série m’a énormément marqué. Je ne la recommande pas à tout le monde parce qu’il faut avoir une tournure d’esprit propice à ce genre d’histoire, mais sur moi, ça a marché à fond. L’histoire des cinq derniers Cylons qui s’ignorent, et qui sont pensés comme des dieux par les autres, ceux qui ne les ont jamais vus, est quelque chose qui m’a remué pas mal, et le retournement de situation à la toute fin de la série m’a aussi complètement retourné. C’est incroyable de construire un récit-fleuve sur plusieurs années, et sur les trois dernières minutes de le remettre dans une perspective complètement différente. J’aimerais réussir à faire ça un jour.

 

DANS TON RÉCIT, LA PAROLE EST OMNIPRÉSENTE. LES PERSONNAGES SONT «BAVARDS», MAIS LEURS MODES D’EXPRESSION VARIENT. IL Y A LE LANGAGE DU CHAT, L’ALPHABET DE SAEHRIMNIR, LE POUVOIR DU CHANT, TOUT CE QUI NE PEUT ÊTRE DIT OU EXPLIQUÉ VERBALEMENT, ETC. EST-CE QUE TU AS ELABORÉ TOUT CELA DE MANIÈRE CONSCIENTE ?

A.C.: Plus ou moins. Je dois remonter un peu en arrière. Quand j’ai fait mon Erasmus à Hambourg, j’ai dessiné un long panorama qui suivait les aventures d’un petit bateau (quelques années plus tard je l’ai intégralement redessiné, en même temps que je faisais Todd, et c’est devenu un autre de mes livres, Toutes les mers par temps calme). J’avais un rapport assez problématique au langage, parce que pendant mes Beaux-Arts, je pouvais expliquer et justifier n’importe quel travail par un méta-discours solide, ce qui aurait été utile à un pasticien conceptuel, mais beaucoup moins pour un auteur de bandes dessinées. L’Erasmus m’a donc mis dans une situation où le langage n’était plus d’aucune utilité (mon niveau d’anglais n’était à l’époque pas faramineux) et il fallait que j’investisse beaucoup sur le dessin. Ça a été très formateur. Deux ans plus tard, une fois mes études terminées, je suis revenu en Allemagne m’installer à Berlin. J’avais commencé Todd entre temps, mais c’est en Allemagne que j’ai changé de méthode pour m’y consacrer quotidiennement. Comme j’étais moi-même dans des problématiques de migration et de communication, ça a impacté sur l’histoire. Cette fois-ci, mon anglais était correct, mais c’est mon allemand que je devais travailler. Je me suis donc retrouvé dans la même situation.

 

COMMENT EST VENUE CETTE IDÉE DU CHAT, QUI S’EXPRIME EN PHYLACTÈRES REMPLIS DE NOIR, PARFAITEMENT INTELLIGIBLES POUR LES AUTRES PERSONNAGES DU RÉCIT, MAIS PAS POUR LE LECTEUR ?

A.C.: Le Chat et ses phylactères noirs que seuls les autres personnages comprennent vient de South Park. J’ai toujours trouvé absolument géniale l’idée de rendre Kenny incompréhensible pour les spectateurs, plus encore que le fait de le faire mourir à chaque épisode.

 

LE CHAT DEVIENT ARBRE COSMIQUE, SUGGÉRANT UNE POSSIBLE CONTINUITÉ DU VIVANT. LE CHAT EST DE MOINS EN MOINS CHAT ET DE PLUS EN PLUS ARBRE. PEUX-TU COMMENTER CETTE TRANSFORMATION, SA FONCTION AU SEIN DU RÉCIT ?

A.C.: Ha c’est une bonne question, je ne suis pas sûr de savoir répondre. Dans Todd, tout le monde passe son temps à changer et je ne sais plus comment est arrivée l’idée de faire germer une plante sur le dos du chat, mais c’est arrivé très tôt. Je la mettrai sur le même plan que celle de Ringo la chouette qui se transforme en mycose la nuit venue. Je n’y avais jamais réfléchi avant. Peut-être que les deux personnages posent le même problème et qu’ils en proposent deux solutions différentes : dans un cas on a une transformation cyclique et réversible pour un personnage qui se présente lui-même comme un témoin (qui se veut donc décentré par rapport à l’action), et dans l’autre, une transformation définitive pour un personnage qui va devenir un pivot (central pour l’action). Le Chat est peut-être davantage comme Todd, de ce point de vue.

 

 

Mais plus que la transformation en soi, c’est son utilisation ultérieure dans le récit qui m’a apporté beaucoup de satisfaction. C’est vraiment un point qui a complètement échappé à mon contrôle, et j’avais l’impression de découvrir un système qui existait avant que je me mette à le retranscrire. L’arbre sec est une espèce de légende que rapporte Marco Polo, à propos d’un arbre qui marque une frontière entre deux mondes. Yggdrasil est le grand frêne cosmique qui porte les différents mondes, pour les anciens Scandinaves. Le chat utilisé par Schrödinger pour expliquer le problème avec les mesures est à la fois vivant et mort. Au fur et à mesure que l’histoire avançait, je me retrouvais avec un chat transformé en arbre cosmique à la frontière du monde des vivants et des morts. Et le slip de Todd appelait à l’existence d’autres artéfacts puissants, d’où l’apparition des chaussettes de Schrödinger (et du marcel de Jörmungand, qui n’est que nommé mais qui vient fignoler le rythme ternaire). Rien n’avait été prémédité, mais les éléments rebondissaient les uns sur les autres et je ne pouvais que suivre le flux. Des gens m’ont dit qu’ils ont commencé à apprécier la lecture de Todd qund ils ont lâché prise et qu’ils se sont laissés porter. C’est intéressant parce que c’est l’état d’esprit dans lequel j’étais en écrivant le livre. Ça explique aussi pourquoi d’autres l’ont détesté, parallèlement…

 

LE MÉCHANT DE L’HISTOIRE EST, LUI AUSSI, TRÈS SURPRENANT. IL Y A DANS SON APPARENCE ET DANS SON NOM UNE VÉRITABLE ÉNIGME MÉTAPHYSIQUE. COMMENT EST NÉ CE PERSONNAGE ?

A.C.: Je ne souviens plus très bien mais en regardant a posteriori je dirais que le pire ennemi d’un géant ne peut être qu’un point, et que j’ai peut-être pris à la lettre l’idée du grain de sable venant gripper la bonne marche du monde. Comme pour le chat, l’arbre et les chaussettes, tout s’emboitait bien dès le départ. C’est peut-être un corollaire de l’improvisation. On essaie d’effacer autant que possible le cerveau qui agit et ensuite, une fois le travail fini, on regarde le résultat et on cherche à comprendre quelque chose sur le cerveau. En remettant les cases dans l’ordre de leur réalisation il y a un moment, j’ai été surpris des quelques duos de cases réalisées l’une après l’autre, puis séparées pour les besoins de la narration,) qui fonctionnent par association d’idée. On peut vraiment retrouver le chemin emprunté par la pensée entre la première et la deuxième case, c’est assez drôle.

 

IL Y A, À DIFFÉRENTS MOMENTS DU RÉCIT, DES SCÈNES DE COMBAT PARTICULIÈREMENT JOUISSIVES, QUI S’ÉTALENT PARFOIS SUR PLUS DE 10 PAGES. TU SEMBLES T’ÊTRE FAIT PLAISIR AVEC CES SCÈNES. JE ME TROMPE ?

A.C.: Je me suis fait très plaisir en effet. Comme je ne suis pas un dessinateur qui cherche le réalisme, mes personnages sont plutôt stylisés. L’intérêt est alors de chercher la ou les lignes de forces qui résument tout le mouvement. La main doit se faire énergique et nerveuse pour les dessiner. Si elle parvient, le dessin vibre et c’est réussi !

 

DES JEUX DE MIROIRS SUBTILS EXISTENT ENTRE TODD ET TON PRÉCÉDENT OUVRAGE, TOUTES LES MERS PAR TEMPS CALME, PUBLIÉ EN 2016 PAR LES ÉDITIONS POLYSTYRÈNE, DONT TU ES L’UN DES FONDATEURS. PEUX-TU PRÉSENTER CE LIVRE EN QUELQUES MOTS AINSI QUE LES ÉDITIONS POLYSTYRÈNE ? POURQUOI ET COMMENT AS-TU ÉLABORÉ CE DIALOGUE ENTRE LES DEUX LIVRES ?

A.C.: Les éditions polystyrène sont une maison d’édition que nous avons fondé avec plusieurs camarades des Beaux-Arts et qui propose des bandes dessinées à manipuler. Depuis leur création, elles ont publié des livres à mélanger, à déplier, à combiner… Toutes les mers par temps calme est un livre-accordéon qui suit un petit bateau avec le monde autour de lui qui change, présentant également dans des cartouches des informations de divers ordres. C’est un livre fait pour se promener.

Une première version a été improvisée avant de démarrer Todd. Une deuxième version, celle qui a été éditée, a été élaborée en même temps que je travaillais sur Todd et constitue une restructuration de la première, avec un accent mis sur le rythme et la façon dont les informations arrivent. Les deux livres sont complètement opposés et complémentaires sur pas mal de points, mais comme ils ont été dessinés en même temps, ils se répartissent à deux une bonne partie de mes préoccupations d’alors. TLMPTC est un livre axé sur le dessin, architecturé et silencieux, alors que Todd est axé sur l’écriture, improvisé et bavard.

 

TU SEMBLES TRÈS A L’AISE AVEC LE NOIR ET BLANC, QUI FONCTIONNE DANS TON DESSIN BIEN AU-DELÀ DES SIMPLES VALEURS CLAIR/OBSCUR. QUEL EST TON RAPPORT À CETTE TECHNIQUE ? T’ES-TU AUSSI POSÉ LA QUESTION DE LA COULEUR ?

A.C.: Sur le noir/blanc ma foi je ne sais pas trop. C’est ce qui se fait de plus dans la bande dessinée indépendante, parce que c’est moins cher à imprimer, donc on est nombreux à travailler comme cela. Personnellement, me sentant plus à l’aise avec l’écriture d’histoires qu’avec le dessin, j’essaye toujours d’alléger la part de travail graphique. Le noir et blanc va à l’efficace. La couleur me fait peur et je n’y comprends pas grand chose. Même quand je travaille en bichromie, je traite la couleur supplémentaire davantage comme un graphiste qui hiérarchise ses informations que comme un peintre.

 

QUELS SONT TES OUTILS DE DESSINATEUR ET LES SUPPORTS QUE TU AS UTILISÉS?

A.C.: J’ai dessiné Todd au stylo épais sur des bouts de papier découpés au format. Les bouts de papier faisaient 7cm de côté et comportaient chacun au centre une case de 4cm. On dirait un peu des diapositives en papier. J’utilise du papier normal pour imprimante (mais un peu épais). Le matériel de luxe m’effraie, j’aurais trop peur de le gâcher alors j’utilise de préférence des outils solides mais peu onéreux. Le papier est très blanc, les stylos bien couvrants… l’avantage c’est qu’une fois scannés, les dessins sont très très rapides à nettoyer. Certains dessinateurs laissent la maison d’édition scanner leurs dessins mais moi je préfère avoir la main jusqu’au bout, je trouve ça plus cohérent.

Gabarit utilisé par Alex Chauvel

J’AIMERAIS QUE TU COMMENTES UN PEU LA GRAMMAIRE DE TON DESSIN, TON RAPPORT AUX MASSES ET AUX LIGNES, NOTAMMENT.

A.C.: Par rapport aux masses et aux lignes, je dirais que c’est à peu près les seuls outils dont je disposais (les trames ont été ajoutées a posteriori). La seule exception à la règle ayant peut-être été Racine cubique de r, le grand méchant petit point. Sur l’utilisation des masses et des lignes, une anecdote me semble révélatrice : à un moment où je travaillais à la fois sur Todd et sur TLMPTC, je devais mettre des monstres colossaux dans TLMPTC. J’étais en train de lire Histoires de Lynx, de Claude Lévi-Strauss, et c’était très intéressant parce qu’il dressait des tableaux de mythes avec des choses se faisant écho ou s’opposant radicalement. Pour que mes monstres couvrent mes pôles graphiques et jouent avec ce système d’organisation des mythes qui me plaisait beaucoup, j’avais besoin qu’ils incarnent une ligne noire, une masse blanche, une masse noire et une ligne blanche. Mais ça prenait trop de place et ça risquait d’en faire trop. Parallèlement j’ai regardé les personnages de Todd : j’avais des masses noires et blanches, des lignes noires, mais pas de ligne blanche, ce qui déséquilibrait le système. La solution était donc de ne mettre qu’un seul monstre dans TLMPTC, une ligne blanche colossale, pour unifier les deux livres et équilibrer le tout. Donc pour résumer, je dirais que je fais des lignes et des masses comme tous les autres, mais que j’essaye de les faire dans une perspective cosmogonique qui m’est propre.

 

IL ARRIVE QUE TU CONTOURNES LA RÈGLE DES «6 CASES» EN FAISANT APPARAÎTRE DES PLEINES PAGES (ET MÊME PARFOIS UNE SUCCESSION DE PLEINES PAGES) DANS LA TRAME DU GAUFRIER. LE RÉSULTAT EST SPECTACULAIRE. SAVAIS-TU DES LE DÉPART QUE TU ALLAIS PRENDRE CES LIBERTÉS ? COMMENT EST NÉE CETTE IDÉE ?

A.C.: Au tout début du travail je ne savais pas que je jouerais avec les pages comme cela, mais dès que j’ai groupé les cases par six, cela s’est imposé tout seul. C’est une technique très commune, et largement utilisée par plein de monde en bande dessinée, alors j’aurais honte de m’accaparer la chose. Fred a fait des pages incroyables avec ce système, et Frank King avant lui. La seule chose où j’ai peut-être un peu modifié le code, c’est quand je l’ai étiré sur plusieurs double-pages.

POUR TERMINER, POURRAIS-TU NOUS PARLER D’UN «TRÉSOR CACHÉ», D’AUTEURS DU PASSÉ QUI AURAIENT MARQUÉ TA JEUNESSE ET/OU D’UN AUTEUR ACTUEL QUI T’INTÉRESSE PARTICULIÈREMENT, QUELLE QU’EN SOIT LA RAISON ?

A.C.: Je ne suis malheureusement pas un dénicheur, et je ne possède pas de trésor caché, mais un auteur dont je ne rate aucune traduction est Joe Daly. Il a un cosmos qui lui est propre, et ça fait de lui un auteur très singulier à mon sens. Mais sinon il y a une bande dessinée en train de se faire qui devrait jeter un beau pavé dans la mare quand ce sera fini : Connexions, de Pierre Jeanneau (l’auteur, pas le graphiste), qu’on peut déjà acheter sous forme de fanzines, via son tumblr. L’équilibre parfait entre système narratif ciselé, expérimentation graphique généreuse et profondeur des personnages. (www.pierrejano.com)

 

Pierre Jeanneau, Connexions

 

 

LIENS

Le site d’Alex Chauvel: www.alexchauvel.com

Le site de The Hoochie Coochie: www.thehoochiecoochie.com

 

TODD LE GÉANT S’EST FAIT VOLER SON SLIP, par Alex Chauvel, éd. The Hoochie Coochie, 1008 pages