Entretiens

Rencontre avec Ulli Lust

 

Publié à l’automne 2017 par Suhrkamp, puis traduit et publié en français par les éditions Ça et Là, Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien met en scène une Ulli Lust jeune adulte, à Vienne, au début des années 1990. Dans ce récit autobiographique de grande ampleur, l’auteure autrichienne se raconte avec une honnêteté déroutante. Partagée entre une relation amoureuse complice  avec Georg, acteur de théâtre avec qui elle peine à s’épanouir sur le plan physique, et Kimata, un beau Nigérian en attente de régularisation avec lequel va s’engager une liaison charnelle particulièrement torride, la jeune femme doit aussi se préoccuper de sa carrière d’illustratrice et penser à son fils Philipp, né alors qu’elle n’avait que 17 ans.

Au moment de notre rencontre avec Ulli Lust, à Angoulême, le livre fait partie des 10 finalistes pour le Fauve d’Or 2018 du meilleur album (le prix a été attribué à La Saga de Grimr de Jérémie Moreau). La carrière de l’auteure autrichienne n’en est pas moins jalonnée de prix prestigieux. Plus récemment, en mai 2018, elle a reçu le Prix Max und Moritz de la meilleure bande dessinée allemande pour Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien.

Le Gaufrier va s’intéresser à cet album, mais aussi, de loin, à Trop n’est pas assez, avec lequel il forme un spectaculaire diptyque autobiographique.

 

Ulli Lust © Barbara Dietl

 

LE GAUFRIER : AU DÉBUT D’ALORS QUE J’ESSAYAIS D’ÊTRE QUELQU’UN DE BIEN, UNE VOYANTE PRÉDIT QUE TON TRAVAIL D’AUTEUR SERA AMPLEMENT RECONNU. EST-CE QUE CETTE ANECDOTE EST AUTHENTIQUE ?

Ulli Lust : Absolument. J’avais une vingtaine d’années et personne ne s’intéressait à mon travail. J’en étais désespérée. Une astrologue m’a alors prédit que je serai un jour reconnue, et qu’il fallait que je continue, que je m’accroche. Il y a depuis cette petite étoile qui scintille au-dessus de ma tête (rires) !

 

QUE REPRÉSENTENT LES RÉCOMPENSES, POUR UN AUTEUR ET SON ÉDITEUR ?

U.L. : C’est chaque fois une très bonne chose, et une excellente nouvelle pour tous… Mon éditeur français, Ça et Là, est un petit éditeur indépendant qui fait un travail remarquable avec une superbe sélection de livres, mais qui n’a pas les moyens de Dargaud ou de Delcourt pour occuper les présentoirs des librairies. Une nomination permet de susciter l’intérêt nécessaire à la visibilité d’un livre. Grâce à cela, le public sait qu’il existe. Potentiellement, ce type de publicité peut doubler les ventes d’un album.

 

LE SUCCÈS DE TES LIVRES EST INTERNATIONAL. COMBIEN DE TRADUCTIONS EXISTE-T-IL DES DEUX ALBUMS ?

U.L. : Trop n’est pas assez a déjà été traduit dans 11 langues, si je ne me trompe pas. Pour Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien, il n’existe pour l’instant que les versions allemandes et françaises. Mais les traductions en anglais, espagnol et hollandais sont déjà en cours. En fait, tous les éditeurs qui ont publié le premier livre sont intéressés par le second. Je ne l’ai pas du tout conçu comme une « suite », mais s’agissant d’une autobiographie, il y a évidemment une continuité. Et si les albums se complètent, tant mieux : la lecture de l’un conduit à celle de l’autre. J’en suis ravie.

 

ALORS QUE J’ESSAYAIS D’ÊTRE QUELQU’UN DE BIEN COMPTE PLUS DE 350 PAGES. ÇA REPRÉSENTE ÉNORMÉMENT DE TRAVAIL, SANS DOUTE SUR UNE LONGUE DURÉE. PEUX-TU NOUS PARLER DE TON PROCESSUS CRÉATIF ?

U.L. : J’ai pris 4 ans pour faire ce livre (et 5 ans pour Trop n’est pas assez). Il y a bien sûr beaucoup de pages à dessiner et redessiner, des tentatives, de la réflexion. Un peu comme un écrivain qui écrit et réécrit des chapitres, revient sur la structure de son roman. Je suis consciente dès le départ du temps qu’il me faudra investir dans le projet, mais ça ne me dérange pas. Mon récit suit son cours, les situations et les personnages évoluent. J’ai énormément de plaisir à voir une histoire prendre forme. Alors que certains auteurs sont à l’aise avec les récits courts et se plaisent à concevoir régulièrement de nouveaux projets, j’aime travailler sur le long terme. C’est finalement une question de personnalité.

Photographies et croquis préparatoires

 

Il Y A DANS TON TRAVAIL UNE DIMENSION LITTÉRAIRE TRÈS MARQUÉE. ES-TU UNE GRANDE LECTRICE DE ROMANS?

U.L. : Plus jeune, je lisais énormément. J’avalais des livres comme on avale de la nourriture. Et j’aimais par dessus tout les « grands » romans. J’étais tout entière imprégnée de littérature lorsque je me suis lancée dans la bande dessinée, à l’âge de 28 ans. Mon souhait était alors de raconter des histoires qui aient une véritable ampleur littéraire, je voulais quelque chose qui ait autant d’envergure que les livres qui m’avaient marquée.

 

EN CELA, TU LIVRES D’AUTHENTIQUES « ROMANS GRAPHIQUES », PAR-DELÀ L’ÉTIQUETTE CONSACRÉE. COMME DANS LA MEILLEURE LITTÉRATURE, LES CONTOURS PSYCHOLOGIQUES DES PERSONNAGES SONT DÉFINIS AVEC UNE EXTRÊME PRÉCISION. DE PLUS, TOUT EST DANS LA NUANCE : MÊME SI CERTAINS COMMETTENT DES ACTES RÉPRÉHENSIBLES (BATTRE UNE FEMME, PAR EXEMPLE), LE LECTEUR N’EST JAMAIS TENTÉ DE PORTER UN JUGEMENT. BIEN AU CONTRAIRE, IL EST INVITÉ À UN EXERCICE D’EMPATHIE PARFOIS DÉROUTANT.

U.L. : Je suis contente que tu comprennes les choses de cette façon. En effet, j’essaie de décrire des personnages aux prises avec la complexité de leur existence, qui présentent de bons et de mauvais côté, réalisent de bonnes et de mauvaises actions. Mais dans la perspective de ma narration personne n’est viscéralement bon ou mauvais. Ça n’est malheureusement pas évident pour tout le monde. J’ai lu des commentaires et des critiques de personnes qui n’ont pas lu mon livre de cette manière et qui, évoquant mon personnage, estiment que j’ai tout bonnement échoué à « être quelqu’un de bien », que je me suis montrée égoïste, que je n’aurais jamais dû faire ci ou ça et que je mérite ce qui m’arrive. D’autres ont choisi de voir Kimata comme un monstre…

En racontant cette histoire, je voulais pourtant laisser de l’espace au lecteur pour qu’il appréhende les situations dans leur globalité, qu’il réalise à quel point un jugement moral peut parfois être difficile, voire déplacé. En aucun cas je ne veux donner de leçon. Mais on ne décide pas des « a priori » de certains lecteurs, de leurs préjugés, des conclusions qui seront les leurs. Sans doute qu’à cet égard ma démarche était risquée, mais je ne m’en suis rendu compte que bien plus tard…

 

ALORS QUE J’ESSAYAIS D’ÊTRE QUELQU’UN DE BIEN EST LA TRADUCTION QUASI-LITTÉRALE DU TITRE ORIGINAL ALLEMAND (WIE ICH VERSUCHTE EIN GUTER MENSCH ZU SEIN). IL Y A DÉJÀ UNE CERTAINE AMBIVALENCE DANS CET ÉNONCÉ, N’EST-CE PAS ?

U.L. : Il y a de l’ironie, en effet. Qu’est-ce que ça veut dire, quelqu’un de bien? Quand on le dit, ça sonne tout de suite très vieux-jeu. Je ne veux pas être quelqu’un de bien de cette manière-là ! Dans le premier livre, je cherche clairement à être quelqu’un de « pas bien », à me mettre en situation de rupture avec la société, les valeurs et les normes établies. Je suis fascinée par le crime, je goûte aux drogues… Dans le second livre, les choses se présentent différemment. Je tente d’adopter une attitude responsable vis-à-vis de mon fils, de mes parents, de moi-même. Mais ça ne fonctionne pas exactement comme je voudrais, car il y a encore énormément de « sauvagerie » en moi. Le titre laisse justement entendre que tout ne va pas se passer comme prévu !

 

LA VIOLENCE DES HOMMES SUR LES FEMMES EST AU CŒUR DES DEUX LIVRES. TU AS ÉTÉ CONCERNÉE DE TRÈS PRÈS PAR CETTE PROBLÉMATIQUE.

U.L. : Mon personnage se trouve, dans les deux récits, confronté à des situations de type patriarcal, où son « humanité » se trouve en quelque sorte niée. Lors du séjour en Sicile, cette tension débouche sur un viol et en Autriche sur des coups et blessures. Je raconte à chaque fois la confrontation entre une femme du Nord, particulièrement émancipée, et des hommes du Sud (Italie et Afrique) aux croyances archaïques. Pour un auteur, la rencontre de ces deux modèles antagonistes est très intéressante à traiter.

Mais bien que comparables, les situations auxquelles j’ai été confrontée ne sont pas identiques. À Vienne, c’est finalement moi qui domine la situation. Je suis dans mon environnement, proche de ma famille et de mes amis, je comprends le monde qui m’entoure. Kimata, lui, n’a ni repères ni sécurité et en souffre. Il doit s’adapter à ma condition de femme émancipée. Je suis paradoxalement en situation de force. On le voit peu dans le livre (Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien), où l’attention est plus portée sur les moments conflictuels menant à la violence, mais Kimata a longtemps composé avec cette situation difficile pour lui.

 

LA SEXUALITÉ OCCUPE UNE PLACE MAJEURE DANS LE JEU DES LIENS QUI SE TISSENT. SUR CE PLAN, CONÇOIS-TU QUE LE PROPOS AIT PU DÉRANGER?

U.L. : Oui, tout à fait. Car il existe encore de nombreux tabous dans ce domaine. Ma façon d’aborder la sexualité hors du couple, notamment, a pu gêner certains lecteurs. Or cette question s’est très vite posée pour Georg et moi. Nous n’étions pas compatibles physiquement –ce sont des choses qui arrivent- et nous sommes mis d’accord sur cette solution : je pouvais avoir des amants, il pouvait avoir des maîtresses. Tant que le respect est présent et où chacun a une bonne estime de soi, cela ne pose pas de problème. En revanche, je recommande aux personnes qui ont une faible estime d’elles-mêmes ou qui pensent qu’elles ne méritent pas d’être aimées d’éviter ce genre de relations.

C’était précisément le problème de Kimata. En plus de sa difficulté à exister en Autriche, il devait accepter de ne pas avoir toute la place souhaitée dans sa relation amoureuse. Il ne se sentait « chez lui » nulle part . De plus Kimata a toujours été un grand romantique. Moi non…

 

ON APPREND BEAUCOUP DE DÉTAILS INTIMES SUR LES PERSONNES QUI ÉTAIENT PROCHES DE TOI À L’ÉPOQUE DU RÉCIT. EST-CE QU’ELLES APPARAISSENT SOUS LEUR VÉRITABLE IDENTITÉ ?

U.L. : Non. Dans Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien, à part pour mon personnage et celui de mon fils, j’ai systématiquement fait usage de pseudonymes. Georg, même sous ce nom d’emprunt, est pour bon nombre de lecteurs facilement reconnaissable. Nous en avons parlé, je lui ai demandé si ça ne le gênait pas. Il m’a dit qu’il aurait même accepté que j’utilise son vrai nom ! « Georg » est lui-même artiste et comprend parfaitement le sens de mon travail. Il m’a dit avoir été très touché à la lecture du livre.

 

LA COUVERTURE D’ALORS QUE J’ESSAYAIS D’ÊTRE QUELQU’UN DE BIEN EST SUPERBE. PEUX-TU NOUS EN DIRE UN MOT ?

U.L. : J’ai réalisé de très nombreuses variations avant de proposer cette image. Le chat suggère une atmosphère hédoniste qui me semblait intéressante. Deux chats sont présents dans le récit. L’un est rayé, l’autre noir. Par extension, ils évoquent les deux hommes que j’aimais, Georg et Kimata. Surtout, je voulais que les yeux du chat répondent aux yeux maquillés de la jeune Ulli, un peu punk, que l’on voit sur la couverture de Trop n’est pas assez.

 

D’UNE MANIÈRE PLUS GLOBALE, SUR LE PLAN DU DESSIN, CHAQUE CHOSE SEMBLE TOUJOURS À SA PLACE. LA LECTURE EST DU COUP TRÈS FLUIDE.

U.L.: Ça me fait plaisir de l’entendre ! La narration est toujours mon souci principal. J’évite tout ce qui est « décoratif » et n’apporterait rien à l’histoire. Je dessine toujours différentes versions des scènes qui vont apparaître dans les livres. C’est là encore un processus très lent. Je laisse un temps de repos puis relis toutes les versions. Seules celles qui me semblent alors les plus justes, les plus vivantes, seront retenues.

 

TU TRAVAILLES SUR PAPIER ?

U.L. : Oui. De ce côté-là, je suis de la vieille école. Bon nombre d’auteurs travaillent aujourd’hui sur des supports numériques, j’en suis consciente. Mais j’aime trop la sensation de la plume qui glisse sur le papier. C’est presque un fétichisme !

 

LIENS

Le site d’Ulli Lust: http://www.ullilust.de

Le site d’Electrocomics: http://www.electrocomics.com

Le site des éditions Ça et Là: http://www.caetla.fr/

 

ALORS QUE J’ESSAYAIS D’ÊTRE QUELQU’UN DE BIEN, par Ulli Lust, éditions Ça et Là, 366 pages

 

Tous les visuels © Ulli Lust